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Discours de Mme la Présidente à l'occasion de la séance de restitution AVE'I MOANA

 

Monsieur le représentant du Haut-commissaire en Polynésie française,

Monsieur le Président de la Polynésie française 

Monsieur le Président de l’Assemblée de Polynésie française

Mesdames et Messieurs les élus,

Mesdames et Messieurs les Tavana et les représentants des communes,

Monsieur Patrick TANGAERE, Président du Moananui Sanctuary Trust,

Docteure Mere TAKOKO, directrice du Pacific Whale Fund,

Docteur Tamatoa BAMBRIDGE, Président du Rāhui Center,

Mesdames et Messieurs les représentants du Rāhui Center,

Mesdames et Messieurs les scientifiques et les gardiens de nos savoirs traditionnels,

Mesdames et Messieurs les représentants du monde associatif,

Je souhaite également saluer tout particulièrement la présence parmi nous de l’équipe de National Geographic, qui accompagne cette aventure et réalise un documentaire consacré à cette mobilisation du Pacifique en faveur des baleines,

Chers invités, Ia Ora Na

 

C’est avec beaucoup de fierté que le Conseil économique, social, environnemental et culturel de la Polynésie française vous accueille aujourd’hui pour cette séance solennelle qui vient conclure le périple du Resilience dans les îles de la Société.

Je veux tout particulièrement saluer la présence de Monsieur Patrick TANGAERE, engagé dans cette mobilisation internationale et signataire de la déclaration en faveur de la reconnaissance de la personnalité juridique des baleines.

Je salue également chaleureusement la Docteure Mere TAKOKO, dont l’engagement rappelle combien la protection de l’océan est indissociable de notre culture, de nos savoirs ancestraux et de notre responsabilité envers les générations à venir.

Votre présence aujourd’hui au CESEC donne à cette rencontre une dimension qui dépasse largement la clôture d’une expédition maritime.

Pendant plusieurs semaines, le Resilience n’a pas seulement navigué d’une île à l’autre.

Il est allé à la rencontre des populations.

Il a permis d’écouter, d’expliquer, de partager des connaissances, mais aussi de recueillir une parole essentielle, celle de celles et ceux qui vivent au quotidien avec l’océan, qui sont attachés à leur patrimoine naturel et culturel et qui en observent les transformations.

De Papeete à Moorea, de Huahine à Raiatea, de Bora Bora à Maupiti, ce voyage nous rappelle une évidence : en Polynésie, l’océan n’est pas un espace qui nous sépare. Il est ce qui nous relie.

Il relie nos îles, il relie nos communautés, il relie nos cultures, il relie aussi notre présent à l’héritage transmis par nos tupuna.

Le projet ʻĀvei Moana porte précisément cette vision d’un océan vivant et interconnecté, dans lequel la protection des tohorā, des honu, des requins, des dauphins et de l’ensemble des espèces marines ne peut être pensée séparément.

Cette approche rejoint profondément notre conception polynésienne du rapport à la nature, dans laquelle les tohorā sont, pour certains d’entre nous, un tāura tupuna.

Nos anciens n’attendaient pas que l’on parle de biodiversité, de corridors écologiques ou de changement climatique pour savoir qu’un déséquilibre à un endroit de l’océan produit des conséquences ailleurs. Les tohorā, par les liens intimes qu’elles entretiennent avec les populations et les mata’eina’a, nous rappellent que les dangers qui les menacent sont aussi ceux qui nous affectent.

Nos tupuna avaient développé leurs propres outils de régulation et de protection.

Le rāhui en est l’une des expressions les plus fortes.

Aujourd’hui, la science contemporaine vient perpétuer ce que l’observation, l’expérience et la transmission enseignent depuis des générations.

C’est pourquoi l’un des grands intérêts de cette expédition réside dans cette rencontre entre la connaissance scientifique et les savoirs traditionnels polynésiens. Loin de les opposer, nous devons les faire converger pour assurer une protection légitime et efficace.

Mais ce voyage nous invite surtout à regarder au-delà de l’horizon.

Car les baleines ne connaissent ni nos frontières administratives, ni nos zones économiques exclusives.

Elles migrent. Elles traversent les eaux de nos pays et territoires avant de poursuivre leur route dans les eaux internationales. Et c’est précisément là que se situe aujourd’hui l’un des enjeux majeurs de cette mobilisation.

Comment protéger une baleine lorsque celle-ci quitte les espaces sur lesquels nos États et nos territoires peuvent directement exercer leur responsabilité ?

La démarche qui nous rassemble aujourd’hui souligne cette fragilité : au-delà des espaces placés sous juridiction nationale, les routes migratoires se retrouvent confrontées à un espace de gouvernance beaucoup plus complexe, notamment face aux activités industrielles et à la pollution acoustique.

C’est tout le sens de la réflexion portée autour d’un rāhui mobile, capable d’accompagner symboliquement et juridiquement ces grands migrateurs à travers le Pacifique.

Et c’est aussi tout le sens de cette mobilisation internationale pour la reconnaissance de la personnalité juridique des baleines.

Il ne s’agit pas simplement d’un concept juridique. Il s’agit de poser une question beaucoup plus profonde : sommes-nous capables d’adapter notre droit à la réalité du vivant, plutôt que de demander au vivant de s’arrêter à nos frontières ?

Cette question prend une dimension particulière lorsque l’on considère ces immenses étendues d’eaux internationales situées au-delà des zones économiques exclusives, espaces essentiels aux migrations des baleines, et sur lesquels doit désormais porter une partie de notre mobilisation collective.

La présence parmi nous de l’équipe de National Geographic, venue réaliser un documentaire autour de cette démarche, donne à cette séance une résonance particulière.

Car à travers les images qui seront tournées ici et dans notre région, c’est aussi la voix du Pacifique qui pourra être portée au-delà de nos frontières.

Une voix qui dit que les peuples océaniens ne veulent pas être uniquement les témoins des bouleversements qui affectent leur océan : ils veulent participer aux décisions qui détermineront son avenir.

Et je souhaite insister sur ce point.

Nous ne devons pas seulement parler des baleines du Pacifique. Nous devons permettre au Pacifique de parler pour ses baleines.

Notre parole a une légitimité parce que nous vivons cet océan, parce que nos cultures se sont construites avec lui, parce que nos populations sont parmi les premières à subir les conséquences de son dérèglement causé par le changement climatique. Mais également parce que nos sociétés ont développé, depuis des générations, des formes de gestion et de protection du vivant, dont le monde redécouvre aujourd’hui toute la pertinence.

La reconnaissance de la personnalité juridique des baleines, déjà portée dans plusieurs territoires du Pacifique, ouvre ainsi une réflexion qui dépasse largement la seule protection d’une espèce.

Elle interroge notre rapport au vivant, elle interroge notre conception du droit, et elle nous invite surtout à imaginer une gouvernance véritablement océanienne de notre océan.

Cette ambition rejoint pleinement la vocation du CESEC.

Notre institution représente la société civile organisée de la Polynésie française.

Elle est un lieu où les acteurs économiques, sociaux, environnementaux et culturels peuvent se rencontrer, confronter leurs expériences et faire émerger des propositions.

C’est pourquoi il était particulièrement symbolique que le voyage du Resilience dans nos îles trouve aujourd’hui son aboutissement ici.

Mais cette séance ne doit pas être simplement la cérémonie qui clôt une partie du voyage.

Elle doit être le point de départ d’une réflexion et, je l’espère, d’une mobilisation plus large.

Que retenons-nous de la parole recueillie dans nos îles ?

Quelles aspirations nos populations ont-elles exprimées ?

Comment transformer ces aspirations en propositions concrètes ?

Et surtout, quelle voix la Polynésie française veut-elle porter demain, aux côtés des autres peuples du Pacifique, pour protéger les baleines lorsqu’elles quittent nos eaux et poursuivent leur voyage dans l’immensité du Moana ?

Le Resilience poursuivra sa route.

Et la mission ʻĀvei Moana doit elle aussi se poursuivre, puisque de nouvelles actions sont prévues en Polynésie française en 2027 et 2028, afin de renforcer les capacités, la formation et les projets locaux de conservation.

Au terme de ce périple, je voudrais donc remercier toutes celles et tous ceux qui ont rendu ces rencontres possibles : l’équipage du Resilience, le Moananui Sanctuary Trust, le Rāhui Center, les scientifiques, les associations, les tavana, les gardiens coutumiers et, bien entendu, les habitants de nos îles qui ont accepté de partager leurs connaissances, leurs interrogations et leurs aspirations.

Le voyage du Resilience s’achève aujourd’hui dans nos îles, mais le voyage des baleines, lui, continue.

Elles quitteront nos eaux, elles franchiront les limites de nos zones économiques exclusives, elles traverseront cet immense océan qui unit nos peuples.

Et peut-être nous rappellent-elles, par leur voyage même, une vérité essentielle : que l’océan n’a pas de frontières, que le vivant n’a pas de frontières, et que notre responsabilité ne devrait donc pas s’arrêter aux frontières que nous avons nous-mêmes tracées.

À nous désormais de faire en sorte que cette conscience devienne une responsabilité collective.

À nous de porter cette parole depuis la Polynésie française.

Et à nous, peuples du Pacifique, de rappeler au monde que protéger les baleines, c’est aussi protéger le Moana qui nous relie, nous nourrit et nous fait vivre.

Mauruuru roa à toutes et à tous

Te Aroha Ia Rahi

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